Aujourd’hui, c’est encore le médecin qui est au centre
des décisions. Cette chaîne décisionnelle va-t-elle se
modifier?
C.B. Aujourd’hui, ce n’est pas toujours
le médecin qui décide, au vu notamment des choix
techniques à opérer à l’hôpital. Il y a souvent un
dialogue entre le praticien et l’ingénieur biomédical.
Cela dit, je pense qu’il y a là une place pour de
nouvelles professions: si on prend le cas des chutes et
d’une assistance technologique, on va avoir besoin de
redessiner certaines professions pour s’assurer que
l’interface se réalise.
O.G. De ce point de vue, je me demande si
on ne devrait pas aussi revisiter le travail des
spécialistes de l’ergonomie, qui intégreraient cette
interconnectivité du point de vue du patient. La qualité
de vie de la personne âgée et de ses proches devrait être
approchée de manière holistique: l’ergonomie, ce ne sera
plus seulement un patient et un dispositif technique, mais
un environnement, un écosystème qui intègre d’autres
techniques en fonction des besoins. Pensez à la maison
connectée: personne ne nous apprend à l’utiliser et tout
le monde pense que c’est simple…!
C.B. Comment accompagner l’irruption de
nouvelles technologies? Je pense qu’il faut impliquer très
en amont les utilisateurs potentiels, patients comme
familles. Mais il y a un déficit de ce côté-là
actuellement, à toutes les phases du projet, même si cela
figure parmi les standards européens. On projette parfois,
dans telle ou telle application, le recours au seul
smartphone, alors que tout le monde n’est pas capable de
l’utiliser ou n’en est pas équipé. L’objet arrive sur le
marché, mais reste en décalage par rapport à l’usage,
faute de dialogue préalable.
O.G. Dans les efforts d’innovation, il y
a toujours un groupe d’utilisateurs, mais on envisage peu
l’accompagnement des technologies sur la longue durée. Les
aspects triviaux de la vie quotidienne sont considérés
comme secondaires. C’est pourtant là que se joueront les
succès et les échecs des nouveaux dispositifs.
C.B. En effet, avec une technologie et un
financeur dans le projet, personne ne pourra jamais
exclure qu’on torde le bras aux pratiques pour que
l’application en question soit utilisée quand même!
O.G. En outre, toutes les populations
n’ont pas le même pouvoir! Une application pour ados qui
ne plaît pas à son public cible disparaîtra le lendemain.
Pour des personnes dépendantes, la donne est différente.
Vous soulevez de très nombreux points de discussion
relatifs aux nouvelles technologies qui sont en lien
avec la qualité de vie ou le vieillissement de la
population. Le débat public s’est-il déjà saisi de ce
thème, selon vous?
C.B. Non, ce débat n’est pas encore dans
les radars. S’il faut se préparer à saisir les
opportunités, il faut aussi que le débat, confisqué
aujourd’hui par l’industrie, ait du sens et s’ouvre aux
questions éthiques notamment. Entre médecins, pour
l’heure, nous abordons ces questions selon les
opportunités, comme de nouvelles applications, mais jamais
au sens générique.
O.G. Si le débat n’existe pas, les
premiers objets concrets, eux, débarquent sur le marché:
c’est un bon prétexte pour le lancer avec les
utilisateurs. Ce qui manque encore, en revanche, c’est une
approche systémique: une fois que toutes ces briques vont
se connecter et participer à des visions à grande échelle
– incluant par exemple d’autres acteurs comme les
assurances –, que va-t-il se passer? Je pense que ce débat
demande de travailler aussi sur notre propre imaginaire.
Nous conceptualisons ce futur à partir de notre expérience
du monde contemporain, mais est-ce suffisant pour débattre
de l’ampleur des développements envisagés ?
Quel serait votre appel ou recommandation à formuler en
guise de conclusion, s’agissant des seniors?
C.B. D’abord, ne jamais oublier
l’utilisateur principal du système. Dans nos métiers, on a
hélas une tendance naturelle à aller au plus simple,
c’est-à-dire la famille ou les proches, par souci
d’efficacité. Il faut pourtant remettre l’utilisateur au
centre de la réflexion. Même des personnes avec des
atteintes cognitives doivent être capables de donner leur
point de vue. Au niveau sociétal, maintenant, qui devrait
porter ce débat? Les partis politiques, les pouvoirs
publics, le milieu académique, les industries? Toutes, je
crois. Enfin, je pense qu’on ne doit pas permettre la mise
à disposition des nouvelles technologies sans avoir mené
une réflexion et une évaluation en termes de
risques-bénéfices. Et là, assurément, il faudra le faire
de manière indépendante de l’industrie!